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Projet de golf(s) à St-Hilaire de Brethmas : la merveilleuse prairie qu'il fallait détruire

Prairie du Clau du Trouillas avant destruction

Le 7 décembre 2013, je reçois un courriel qui, photos à l'appui, m'annonce le labour d'une prairie humide, appartenant à l'agglomération d'Alès, sur la Zone d'Aménagement Différée (ZAD) golfique de Saint-Hilaire-de-Brethmas. J'en suis totalement écœurée et me sens moi-même violentée.

Car cette prairie n'est pas n'importe qPrairie fauchéeuelle prairie. En réalité, il faut désormais l'écrire à l'imparfait : c'était une prairie... Ces parcelles constituaient une zone particulièrement intéressante et riche en biodiversité, car elles n'avaient jamais été labourées de mémoire d'homme, ce qui explique la présence d'une telle quantité de plantes bulbeuses. La prairie avait cependant un usage agricole car elle était fauchée chaque été, évitant sa fermeture.

Cet utilisation avait permis au fil des décennies le développement de tout un cortège de faune et de flore, Champs de narcisses, le 24 mars 2013apprécié aussi bien des locaux que des naturalistes.

De nombreuses personnes venaient y trouver le calme, la fraîcheur, et au printemps cueillir quelques Narcisses. Ils trouvaient là une sorte d'Eden luxuriant, contrastant avec la ville d'Alès, si proche, et la garrigue si aride. Il y avait un réel attachement des locaux à ce lieu.

ACNAT s'est intéressé à cette ZAD à partir de décembre 2012.

Au cours d'une visite avec l'association Saint-Hilaire Durable en février 2013, nous avons repéré cette zone humide, dans la partie NordPrairie humide en hiver, le 28 février 2013 du projet, comme potentiellement intéressante d'un point de vue naturaliste. Même si l'hiver n'est pas une saison où des espèces particulièrement intéressantes peuvent être repérées, ce site semblait prometteur et nous a incités à quelques visites lors du printemps 2013.

Des naturalistes de plusieurs associations se sont alors intéressés de beaucoup plus près à ces parcelles dans la perspective de l'enquête publique d'avril 2013, relative au projet de ZAD. On peut dire que c'est un peu grâce à ce projet de Diane sur une aristoloche, le 24 avril 2013golf(s) que nous avons découvert quelques trésors cachés de cette merveilleuse prairie ! Nous avons pu y apprécier une quantité impressionnante de Dianes (Zerynthia polyxena) et de sa plante hôte, l'Aristoloche à feuilles rondes (Aristolochia rotunda) typiquement méditerranéenne.

L'association Gard Nature, quant à elle, a réalisé des prospections dans le cadre de l'Observatoire du Patrimoine Naturel de Gard (http://www.naturedugard.org/). Au fil du printemps, cette prairie s'est avérée particulièrement riche en espèces patrimoniales. Outre la Diane, d'autres espèces Prairie le 29 mai 3013 lors d'un comptage des orchidées : 276 pieds d’Orchis occitan, 5 115 pieds d’Orchis à fleurs lâches  protégées ont été découvertes : des papillons comme la Proserpine (Zerynthia rumina) également liée à la présence d'Aristoloche, et le Damier de la Succise (Euphydryas aurinia) ou « Damier des marais », mais aussi des plantes dont l'Orchis Occitan (Dactylorhiza occitanica), plante endémique du Sud de la France et en régression. Un rapport a été fait sur ces découvertes et transmis aux services de l'Etat :
http://www.naturedugard.org/doc/flore/2013_st-hilaire_orchidees.pdf

 

Les Ecologistes de l'Euzière, qui avaient réalisé les études naturalistes pour ce projet dans le cadre de l'étude d'impact, avaient sans doute pressenti la valeur écologique de ces parcelles, mais cela n'apparaissait pas franchement dans les documents produits à l'enquête publique. Comme nous l'avons montré au travers de notre propre contribution à l'enquête, la pression d'observation avait été  faible pour un projet de cette ampleur. D'autre part, l'incohérence entre les cartes initiales présentant les impacts dans les études naturalistes, et la synthèse finale de l'étude d'impact, laissaient penser que le bilan des enjeux naturalistes avait été volontairement minimisé.

Prairie labourée, le 7 décembre 2013Interrogé par le Midi Libre (22 déc. 2013), l'agriculteur qui a labouré cette prairie déclare simplement : « J'ai pris contact pour connaître les parcelles disponibles pour être cultivées. Je respecte les directives de mettre des cultures annuelles et j'ai semé de l'orge ». Alors pourquoi s'émouvoir ? Est-ce un excès de sensibilité ou la marque d'une intolérance vis à vis de l'agriculture ?

Pour avoir pris part à la culture d'un champ de courges organisée par l'association Saint-Hilaire Durable sur cette Arrosage des courges le 6 juillet 2013même ZAD, mais sur d'autres parcelles, avec le concours de la Confédération Paysanne, je pense au contraire être consciente de l'intérêt d'une certaine agriculture sur cette zone : une agriculture paysanne et respectueuse du territoire.

Peut-on reprocher à cet agriculteur son ignorance du travail des associations ou son inculture naturaliste ? Peut-être pas. En revanche, on peut légitimement se poser des questions sur la logique agronomique qui l'a conduit à vouloir semer, sans se poser de question, de l'orge sur une terre inondable n'ayant jamais« Champ d'orge »  après la pluie, le 19 janvier 2014 été labourée. Mieux que n'importe quel discours, l'image du « champ d'orge » inondé cet hiver parle d'elle-même. Il est également permis de se demander si ledit agriculteur n'a pas été le dindon d'une farce organisée par d'autres...

Du côté de l'agglomération d'Alès, propriétaire des terrains, l'hypocrisie est de mise. Dans le Midi Libre du 24 Avril 2013 (au moment-même de l'enquête publique) les déclarations de J. Bueno, adjoint à la mairie de Saint-Hilaire, vice-président de la Communauté d'Agglomération du Grand Alès et principal appui politique de ce projet d'aménagement, pouvaient laisser croire à une réelle prise en compte des enjeux naturalistes sur ce site. Il déclarait par exemple : « faire cette zone pour protéger l'espace naturel ». Pour lui, le golf était « une occasion de préserver l'environnement ». Ou encore « des zones vertes (jouxtant le golf), on veut faire un sanctuaire ».

Mais bien qu'avertis de l'intérêt naturaliste particulier de cette prairie humide (et certains pourraient même être tentés de dire parce que précisément avertis de ces enjeux et de l'intérêt qu'y portaient des associations naturalistes) les porteurs du projet n'ont pas évité ce saccage.

Il y avait pourtant matière, avec ces parcelles, à contribuer à la compensation des destructions entraînées par le projet d'aménagement de la ZAD. Seule une enquête pourra déterminer s'il s'agit d'un acte intentionnel ou d'une énorme maladresse. Dans un cas comme dans l'autre, il sera difficile à l'avenir pour l'agglo d'Alès de prétendre qu'elle se préoccupe de biodiversité.

PlainteDébut janvier 2014, ACNAT a donc déposé une plainte contre X pour destruction d'espèces protégées auprès de l'Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS). Quatre autres associations ont également porté plainte : Saint-Hilaire Durable, le COGard, Gard Nature ainsi que la Société Française d'Orchidophilie - Languedoc.

Quand bien même les responsabilités seraient établies suite à l'enquête, et les responsables sanctionnés, cela ne réparera pas les dégâts de ce labour. Les plus optimistes soulignent que cette destruction n'est pas complètement irréversible, mais il faudra de nombreuses années pour que ce site retrouve sa splendeur passée, ainsi que beaucoup de bonne volonté pour envisager une réhabilitation du site, ce dont on peut douter.

Quels enseignements tirer de ce cas malheureux ?

  1. le titre de propriété d'un lieu n'empêche pas le sentiment de bien commun. Les promeneurs autant que les naturalistes qui ont connu cette prairie humide dans sa floraison, ont vécu comme une violence à leur propre égard la destruction d'un lieu auquel ils étaient attachés sentimentalement,
  2. la méfiance permanente nécessaire à l'égard du discours des politiques quand ceux-ci se déclarent « défenseurs de l'environnement »,
  3. le risque encouru par une association naturaliste choisissant de réaliser les études environnementales d'un tel dossier d'aménagement. L'importance pour elle de conserver coûte que coûte sa liberté d'expression pour ne pas devenir la caution d'un promoteur sans scrupule. De ce point de vue, le retrait des Ecologistes de l'Euzière de ce dossier suite au labour de cette prairie peut être accueilli positivement,
  4. la poudre aux yeux que constituent les processus de « démocratie participative » et de « concertation » qui montrent ici leurs limites, voire le danger qu'ils peuvent représenter pour les espaces remarquables,
  5. la fuite qui a consisté pour les services de l'Etat, interrogés sur ce dossier à plusieurs reprises, à répondre : « oui mais vous savez, ce dossier est politique »!... et par ailleurs à donner des avis favorables.

Pour ma part, je considère que la politique devrait avoir pour objectif la meilleure gestion possible des biens communs, y compris du patrimoine naturel.

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